
Le concept de projet parental relève d’un souci de souligner les dimensions non biologiques du fait de devenir parent. Comme le montre l’adoption, par exemple, la paternité et la maternité ne sauraient se réduire à la simple descendance biologique, mais relèverait davantage d’une démarche construite sur la base d’une décision réfléchie.
Selon des psychologues renommés, la notion sociale de parentalité tend à se substituer à la notion biologique : Il n’est plus nécessaire d’être un couple stable, ni même d’être un couple, pour devenir parent. Etre parent devient une pure initiative personnelle, et un engagement plus durable que celui de fonder un couple. C’est dire que c’est la notion de parentalité qui se trouve ici transformée, et en particulier son enracinement dans l’altérité sexuelle. La contraception avait permis la rupture entre sexualité et procréation, les techniques de fécondation artificielle rompent le lien entre sexualité et filiation. La multiplication des familles recomposées après une séparation a elle aussi contribué à défaire le lien entre sexualité et filiation, pour envisager un statut parental au « beau-parent ». En « déconstruisant » la parentalité et la famille, l’homme moderne discerne des éléments qu’il croit pouvoir rendre indépendants pour mieux les maîtriser et décider de leur sens : amour, sexualité, projet parental, procréation, filiation, parenté, vie biologique, vie humaine… Il s’agit de reconstruire la famille, la filiation, la procréation, de se rendre maître de la vie, se libérer de la nature, s’en faire l’artisan pour en décider du sens, et devenir finalement mesure de toute chose.
Evoquée dans la pratique de l’AMP comme dans la conservation des embryons surnuméraires (2), la notion de « projet parental » ne vient pas seulement satisfaire un désir d’enfant. Par rapport au désir, marqué au coin de l’affectivité, le projet manifeste une démarche rationnelle et réfléchie, qui semble rendre légitimes les actions accomplies en son nom. Ne vaut-il pas mieux, dit-on, que l’enfant soit le fruit d’un projet parental, plutôt que de du hasard, ou, pire, de l’échec contraceptif ?
Le projet parental vient donc donner une légitimité à ce qui est conçu, en reconnaissant comme humaine une vie considérée en son début comme encore purement biologique. Ainsi c’est ce seul projet qui interdirait la possibilité de détruire l’embryon à des fins de recherche. Peut-on ainsi souscrire à l’idée que l’homme est avant tout une vue de l’esprit ? Ne serait donc humain que ce que le « déjà humain » consentirait à reconnaître comme tel ? Le pouvoir exorbitant que notre société s’arroge sur l’individu n’est-il pas surtout une négation de l’altérité ? Au lieu de recevoir l’autre tel qu’il est, j’exige de lui une conformité à ma volonté, ce qui signifie que je lui refuse le droit d’être absolument autre. La dignité humaine n’a-t-il pas de sens que si nous reconnaissons dans cette altérité un être qui vaut quel que soit mon projet, et devant lequel s’arrête, pour cette raison, la puissance colossale que nous donne la technique ? Notre volonté n’est pas la raison d’être de l’enfant : le croire ferait peser sur lui, avant de naître, l’interdiction de décevoir le projet qui lui donne le droit de naître et le devoir de s’y conformer. C’est l’enfant, et non le projet ni même la loi, qui fait à un homme et une femme le don d’être parents. La loi n’a-t-elle pas à libérer l’enfant du projet parental pour reconnaître cette priorité ? Il y va pour l’enfant de sa liberté d’être soi contre toute tentation d’être amené au rang d’un objet qui, narcissisme suprême de qui le regarde, n’existe que s’il est regardé.
Pascal Jacob, professeur de philosophie, marié et père de six enfants, enseigne l'Ethique en Faculté.
Article publié sur le blog bioéthique.



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