Soulager n’est pas tuer

La crainte de la souffrance et le souhait de l’éviter est plus que légitime. Mais la mort est-elle donc la seule et meilleure réponse à apporter ? Au lieu de prendre en charge la souffrance et le patient, on l’élimine. La médecine est-elle devenue si impuissante ? L’euthanasie est présentée par ses partisans comme une mort douce et rapide. Est-ce la réalité de cet acte ?

Concernant la douleur physique, la médecine peut aujourd’hui, par ses moyens techniques, presque entièrement la soulager. La souffrance psychique est plus difficile à apaiser, mais c’est là tout l’objectif des soins palliatifs. « Les soins palliatifs sont des soins actifs délivrés dans une approche globale de la personne atteinte d’une maladie grave, évolutive ou terminale. L’objectif des soins palliatifs est de soulager les douleurs physiques et les autres symptômes, mais aussi de prendre en compte la souffrance psychique, sociale et spirituelle. Les soins palliatifs et l’accompagnement sont interdisciplinaires. Ils s’adressent au malade en tant que personne, à sa famille et à ses proches, à domicile ou en institution. La formation et le soutien des soignants et des bénévoles font partie de cette démarche .» (Définition de la Société Française d’Accompagnement et des soins palliatifs). Contrairement à l’euthanasie, cette pratique de la médecine continue de considérer le malade dans sa dignité, l’accompagne dans sa souffrance, et ne le prive pas, lui et ses proches, de sa fin de vie.

Si difficile que soit une fin de vie, elle peut être aussi le moment où les cœurs s’ouvrent, où les derniers gestes de tendresse peuvent être posés, où les barrières disparaissent parce que l’on sent qu’il n’y a plus de temps à perdre – ce que les directives anticipées, rédigées en pleine santé, ne pouvaient prévoir. L’euthanasie vient rompre cela avec une grande violence, rendant la personne âgée, ou celle qui a décidé l’euthanasie pour une personne inconsciente, responsable du deuil et de cette mort. Les conséquences psychiques sur l’entourage d’une personne qui se suicide sont souvent graves.

De plus, l’euthanasie est une inversion du geste médicale. Le médecin a pour vocation de guérir, de soulager et de soigner. Un médecin qui tue va à l’encontre de son rôle. Et si la législation crée un « droit de mourir », la clause de conscience des médecins sera nécessairement remise en cause.

La dignité humaine n’est pas relative

Ils nous disent que c’est pour mourir dans la dignité. Mourir naturellement, en traversant la souffrance est donc indigne ? Pour les promoteurs de l’euthanasie, il est digne de mourir en ayant choisi sa mort. Décider d’être euthanasié c’est choisir de mourir dans la dignité car c’est renoncer à la dépendance et à la souffrance qui seraient donc cause d’indignité. Dans cette logique, la dignité de l’individu n’est donc pas un absolu, elle est relative à sa capacité d’action et de communication individuelle, à son autonomie. Une personne humaine peut-elle donc perdre sa dignité ? Une personne qui souffre et qui est dépendante est-elle par conséquent indigne ? Indigne d’être considérée comme une personne humaine unique, d’être accompagnée, soulagée, aidée ? Pourtant, nous nous indignons lorsqu’une personne humaine est livrée à un traitement violent, à des conditions de vies insalubres. Pourquoi ? Parce que nous trouvons cela injuste, parce que nous pensons que ces situations ne respectent pas ces êtres humains. Nous reconnaissons donc bien une dignité de chacun d’eux malgré leurs conditions de vie ! Nous reconnaissons leur valeur propre qu’ils ont en tant qu’êtres humains. Ils ont une raison, une conscience qui leur permet de choisir entre le bien et le mal, de poser des actes voulus et délibérés. Cette dignité est intrinsèque et ne dépend de rien d’autre que de la nature humaine ! Elle préexiste et persiste. Par conséquent, penser que la fin de vie, le handicap, la maladie… sont des causes de perte de sa dignité n’a fondamentalement aucun sens. Quelle que soit la situation de celui qui souffre, il est irréductiblement, pour le meilleur et pour le pire, essentiellement digne.

L’expression « mourir dans la dignité » revient à déclarer que nos malades, nos personnes âgées, ceux qui souffrent et qui acceptent d’être soignés et soutenus ont perdu leur dignité. Cette expression concentre le mépris que notre société porte en réalité sur ses membres les plus fragiles. Elle illustre, non pas la dignité, mais l’indignité de leur regard sur les personnes vulnérables. C’est une insulte à ceux qui savent ce que c’est que d’être dans une situation de faiblesse ou d’aimer quelqu’un qui l’est.

La légalisation de l’euthanasie créera une stigmatisation de la vieillesse, du handicap et de la maladie. L’ADMD prétend que cela n’enlèvera rien à personne. C’est faux ! Inévitablement la pression sera lourde sur toute les personnes dépendantes, pour qui l’euthanasie sera accessible, et perçue comme un moyen de ne plus être un fardeau pour la société. Les personnes malades, handicapés, en fin de vie ou non, devront nécessairement se poser la question : dois-je continuer à vivre ?

« Vous ne vous rendez pas compte du désastre que provoque chez les personnes qui se débattent avec des vies difficiles votre soutien à l’euthanasie ou au suicide assisté comme des morts « libres, dignes et courageuses ».»

Philippe Pozzo di Borgo, devenu tétraplégique après un accident, il a inspiré le film Intouchable

« J’aurais envie plutôt de plaider pour un droit absolu des malades à l’extrême dépendance, pour le droit surtout de ne pas s’entendre dire que « ce n’est plus possible », que « la vie n’est plus digne d’être vécue ». Ceux qui demandent de mourir dans la dignité souhaitent une législation. Mais une législation est porteuse de valeurs symboliques. Et, je le crois, cela légitimerait l’idée que la très grande dépendance équivaut à l’indignité[1]. »

Luc Ferry, Philosophe